(Article initialement paru dans le cahier Religion & spiritualité de La Croix du 21 mars 2025)
Pourquoi nous l’avons fait
C. S. Lewis est l’auteur du Monde de Narnia. Une saga de romans fantasy pour enfants vendue à plus de 100 millions d’exemplaires et traduite en plus de 50 langues. Considéré comme l’un des écrivains britanniques les plus populaires du XXe siècle, il doit aussi sa renommée, dans le monde anglo-saxon, à ses très nombreux ouvrages apologétiques qui en ont fait l’un des défenseurs majeurs du christianisme.
Dans ses livres, comme Tactique du diable, Les Fondements du christianisme ou Les Quatre Amours, il mêle habilement cas de la vie quotidienne, réflexions philosophiques, explications théologiques et discours éthique pour faire un miel particulier, toujours teinté d’un humour subtil, destiné à ses lecteurs et auditeurs. Car celui qui fut professeur de littérature du Moyen Âge et de la Renaissance à Oxford, fut un touche-à-tout brillant, écrivant toujours avec un porte-plume essais, satires théologiques, critiques littéraires et interventions sur la célèbre BBC… Mais que de chemin pour y arriver.
Marquée par de nombreuses épreuves, la vie de l’écrivain ne fut pas un long fleuve tranquille. Lewis s’en est servi, ne rejetant ni ses colères ni son incompréhension face au mal et à la souffrance pour en tirer les principes d’une vie intérieure ajustée à la lumière d’un christianisme retrouvé adulte, grâce aux rencontres, à l’amitié et à l’amour croisé sur sa route. « Vous n’avez pas d’âme. Vous êtes une âme. Vous avez un corps », écrira t-il, dans un retournement qui ressemble au tracé de sa propre route.
C’est ce chemin qu’il nous invite à partager derrière les exploits de ses héros, au premier rang duquel le lion parlant Aslan, figure divine et christique de Narnia. Le désir et la joie, l’amitié et l’amour, la charité et l’espérance… Rien de bien exceptionnel, rien de comparable aux sorts fantastiques et aux créatures légendaires. Mais une voie si discrète, se faufilant même à travers les ombres, qu’il fallait peut-être bien un auteur de légendes pour en indiquer la source.
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Rien ne prédisposait l’écrivain britannique Clive Staples Lewis, né à Belfast en 1898, à pouvoir guider un jour ses lecteurs sur la voie d’une intériorité apaisée et profonde. Car le début de sa relation à Dieu et à la foi fut des plus orageuses. L’histoire du Monde de Narnia, la saga de romans pour enfants qui le rendit célèbre, commence lorsque quatre frères et sœurs, séparés de leurs parents par la Seconde Guerre mondiale, sont envoyés dans le manoir du vieux professeur Kirke. Lors d’une partie de cache-cache, ils découvrent une armoire magique, porte vers un autre monde, Narnia, où l’hiver est tombé depuis cent ans. Un royaume sombre et sans Noël, sous le joug maléfique d’une terrible sorcière. Une situation résonnant à bien des égards avec la jeunesse désespérée de C. S. Lewis.
Après une enfance heureuse, inspirés et fascinés par les mythes d’Irlande que leur conte leur nourrice, Flora, la mère adorée de Clive Staples et de son grand frère, Warren, tombe malade d’un cancer lors de l’hiver 1908. Les prières intenses du jeune garçon n’empêchent pas la mort de la prendre l’été suivant. Son grand-père, recteur de l’Église anglicane, décède la même année. La maison d’enfance devient lieu de douleur. « Tout ce qui était tranquille et fiable a disparu de ma vie. Un grand continent avait sombré, tel Atlantis », écrit-il dans son autobiographie, Surpris par la joie. Son père, Albert, devenu imprévisible, envoie ses enfants en pension trois semaines après le décès. L’expérience sera traumatisante. « J’ai passé sept ans dans trois pensions différentes, dont deux horribles. Je n’ai jamais rien autant haï. » Face à ses menaces de suicide, son père le retire pour le mettre entre les mains d’un tuteur bienveillant qui, tel le vieux professeur, lui redonne goût aux études et lui permet d’entrer, boursier, à Oxford en 1917.
Envoyé au front en France en 1918, il rentre de la guerre en ayant perdu trois amis chers, plaçant la prise en compte du mal au centre de sa réflexion. « Le mal le plus mortel est celui qui se fait passer pour quelque chose de bien. Les guerres sont lancées par des hommes en col blanc qui croient sincèrement au bien-fondé de ce qu’ils font. » Il renforce également son rejet de Dieu, déjà entamé par les épreuves précédentes. « J’étais certain que Dieu n’existait pas, mais je lui en voulais de ne pas exister, et encore plus d’avoir créé ce monde menaçant, hostile. »
Le chemin de l’amitié
Au début des années 1930, l’élève brillant, mais de son propre aveu « un peu snob », devient un professeur de littérature classique très apprécié au Magdalen College d’Oxford. Sa vie bascule de nouveau. « J’ai vite remarqué que beaucoup de mes collègues que j’admirais avaient une chose étrange en commun : ils étaient tous chrétiens. Vraiment, un jeune athée a du mal à garder sa foi. Il y a des pièges partout. » L’un de ces collègues est J. R. R. Tolkien, le futur auteur du Seigneur des Anneaux. Les deux professeurs s’apprécient vite, rassemblés par leur amour des mythes et des contes de fées. « L’amitié naît quand une personne dit à une autre” Quoi ! Vous aussi ?”.»
Lewis encourage de façon décisive Tolkien à poursuivre la vaste œuvre du Seigneur des Anneaux. En retour, Tolkien convainc son ami de ne plus être athée, défendant l’idée que le christianisme est un mythe exceptionnel, devenu réalité avec la résurrection de Jésus-Christ. Cette connexion entre la foi rejetée et sa passion d’enfance pour l’imaginaire produit un déclic. « J’ai été replongé dans la terre du désir. J’étais à nouveau un enfant sur les collines près de chez moi, contemplant au loin les montagnes de Mourne. » C’est le retour sans tristesse aux paysages de son Irlande du Nord natale. « La recherche de ce désir insatisfait qui est lui-même plus désirable que toute autre satisfaction. Je l’appelle joie. » Pour Lewis, ce mouvement de joie est la clé du développement de la vie intérieure. « La joie est une sorte de nostalgie, un désir pour quelque chose que nous n’avons jamais connu mais que nous savons être réel », écrit-il dans son ouvrage Le Problème de la souffrance (traduit de l’anglais).
Lewis revient alors dans l’Église anglicane, bien que Tolkien le pousse à adopter le catholicisme et se lance dans l’écriture de Narnia, avec comme héros le lion parlant Aslan, figure divine et christique. Trouvant absurde la lutte entre catholique et protestants en Irlande du Nord, il pose, en en connaissant les risques, le fait d’aimer ses ennemis comme la clé de la vie chrétienne : « Aimer, c’est être vulnérable. Aimez quelque chose, et vous aurez le cœur saccagé et peut-être brisé. La plus grande révélation de l’amour d’Aslan dans Narnia, ce n’est pas sa générosité envers les créatures qu’il garde, mais la souffrance qu’il est prêt à endurer pour elles. »
Introspection, prière et contemplation
Il tire de ses expériences une méthode progressive, à la fois instinctive et intellectuelle, pour orienter son existence. Elle commence par l’introspection. « La première étape pour se rapprocher de Dieu est de tenter de se connaître soi-même tel que l’on est : de ne pas essayer d’être une sorte de personnage imaginaire et agréable, mais de reconnaître et d’accepter exactement les créatures complexes que nous sommes. » Une quête sous le signe de l’ouverture du cœur par cette amitié et cet amour qui l’a fait reconsidérer les choses essentielles.
Lewis invite ensuite à prendre le temps de se retirer du bruit et de l’agitation du monde pour se tourner vers l’intérieur et écouter la voix de Dieu. Il conseille la pratique de la prière, personnelle et en communauté, comme celle de sa petite église auquel il restera fidèle jusqu’à la fin. Loin d’être un repli, cette concentration amène à la contemplation du monde. « Pour voir la beauté de la nature il faut une capitulation totale. Fermez la bouche, ouvrez les yeux et les oreilles. C’est pour ça que je n’ai jamais appris à conduire. Les heures les plus heureuses de ma vie ont été passées à arpenter la campagne avec de vieux amis, avant d’aller dans un petit pub ou une auberge. »
Cette joie simple prend tout son sens dans le partage, d’abord avec ses amis. Mais cette amitié ne prend vraiment sens que lorsqu’elle se soumet à la charité, la forme la plus élevée d’amour selon lui. « La charité est l’amour de Dieu. C’est donner, pas recevoir. » Il donnera d’ailleurs, anonymement, plus de deux tiers de ses revenus à des œuvres caritatives. « La vraie charité permet d’aimer ce qu’on ne trouve pas sympathique par nature. Seul cet amour, venant du corps humain, peut véritablement transformer la douleur et la pauvreté, le barbarisme et l’ignorance de notre monde. » Dans Tactique du diable, Lewis fait parler un démon aguerri, Screwtape, livrant avec beaucoup d’humour conseils à son jeune neveu pour ravir l’âme des humains et saper leur intériorité. L’un d’entre eux est de vider le souci de fraternité de son objet, pour ne garder qu’une charité mondaine de pure forme : « Il y aura toujours un mélange de bienveillance et de malveillance dans l’âme de ton protégé. L’essentiel est de diriger toute sa malveillance contre ses voisins les plus proches, ceux qu’il rencontre chaque jour, et de l’amener à montrer de la bienveillance aux gens qui vivent à l’autre bout du monde et qu’il ne connaît guère. »
Mais réussir sa vie intérieure n’est pas seulement question de volonté. Elle est aussi affaire de lâcher prise, afin de se laisser transformer par la grâce dans un abandon volontaire. Un appel à vivre pleinement et avec humilité, une vertu incarnée par une petite souris parlante, Ripitchip, dans la saga de Narnia.
L’espérance comme bouclier face aux épreuves
En 1950, deux événements changent encore le cours de sa vie. D’abord, Le Lion, la Sorcière et l’Armoire, premier tome du Monde deNarnia, est publié. C’est un immense succès. Ensuite, il rencontre Joy Davidman, une femme juive divorcée avec deux enfants et seize ans de moins que lui. « Sa présence dans ma vie allait jeter au feu tout ce que je croyais. » Lewis l’épouse au moment où un nouveau cancer mortel se déclare. Une rémission, considérée par Lewis comme « miraculeuse », sauvera Joy. Le couple devient inséparable. « Au fil de ces années, on a festoyé d’amour », rapporte-t-il. Joy meurt en 1960. « Une fois les larmes séchées, il ne restait que l’espérance. » Espérance en la vie vivante, vers cet autre monde à atteindre. « La beauté du pays d’Aslan sera différente de tout ce qu’on a jamais éprouvé ou imaginé. Nous la boirons et nous serons complètement transformés. » À la fin de Narnia, métaphore limpide du voyage intérieur de l’âme vers Dieu, les enfants exilés font alliance avec Aslan pour libérer le royaume, passant enfin « de l’hiver à l’été ». Le soleil brille. Il est temps, avec C. S. Lewis, d’oser tourner la page pour se lancer dans l’aventure.
Découvrir C. S. Lewis
> Le Monde de Narnia, la saga originale de 7 tomes publiés de 1950 à 1956, à lire à plusieurs niveaux, à partir de 8 ans. Édition en poche (Folio junior) ou intégrale, illustrée par Pauline Baynes. 880 p., 27,50 €, Gallimard Jeunesse. Existe aussi en livre audio.
> Le Monde de Narnia décrypté. Un guide de l’œuvre phare de C.S. Lewis mettant en lumière les reflets de la foi chrétienne dans la saga et complétée d’un riche « dictionnaire » des multiples éléments symboliques et fantastiques de ce monde. Par Philippe Maxence, Desclée de Brouwer, 384 p, 8,90 €.
> Tactique du diable. Dans ce best-seller de la spiritualité, C.S Lewis explore les défis de la vie intérieure à travers une série de lettres fictives d’un démon rusé à son neveu novice. Empreintes temps présents. 128 p, 16,20 €.
> Les Quatre Amours. Un essai se baladant avec finesse, humour et profondeur entre apologétique, psychologie et philosophie, C.S. Lewis dresse un panorama très vivant des quatre formes fondamentales d’amour : l’affection, l’amitié, l’amour érotique et l’amour divin. Pierre Téqui. 172 p., 18 €.
> Le Grand Divorce. Lewis relève dans cet essai ce qui nous empêche d’accéder au bonheur : l’orgueil intellectuel, le désir de contrôle, l’apitoiement sur soi, ou l’amour possessif. Raphaël, 142 p, 13,50 € (épuisé, en occasion).
Stéphane Bataillon